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En finir avec (ou dépasser ) le capitalisme                 

 

(notes prises par J-P Allétru, lors de la réunion-débat publique organisée à Montrouge par Attac 92 le jeudi 2 décembre 2010, relues et corrigées, complétées par Gérard Duménil).  

 

Sujet difficile, que Gérard Duménil aborde avec une inspiration marxiste, tout en prenant quelque distance.

Des sociétés sans capitalisme peuvent-elles exister ? Oui (sans pour autant aller chercher des sociétés comme l’URSS ou la Chine). Les classes capitalistes ne servent à rien, elles sont parasitaires.

La lutte des classes est le moteur de l’histoire.

 

Est-ce que la société débarrassée du capitalisme sera une société sans classes ? Question beaucoup plus difficile.

 

Il ya les propriétaires des moyens de production (les capitalistes).

Il y a les classes populaires

Et il y a les cadres.  Qu’ils soient du secteur public ou du secteur privé. Les cadres constituent une classe.

 

Ils se trouvent dans une certaine position vis-à-vis des moyens de production qui n’est pas celle de « propriétaire » au sens juridique, mais ils en exercent le « contrôle » (l’organisation, le pouvoir de décider…).

Ils ont en commun le mode de vie (sport, alimentation, …), un certain niveau de revenus, un certain niveau culturel, des relations sociales (mariages, piston, …), ils ont des responsabilités d’encadrement (hiérarchie, pouvoir), des compétences. Ce ne sont pas des bourgeois. L’autonomisation de la classe des cadres a pu se faire dans le cadre de luttes populaires. Il en a existé deux variantes, l’une modérée dans l’après-guerre et l’autre radicale dans les mouvements qui se sont réclamés de Marx pour construire le « socialisme ».

Dans la phase actuelle du capitalisme (qu’on peut appeler « néolibéralisme »), commencée il y une trentaine d’année, les revenus des cadres ont augmenté formidablement. Pour le  1 % le plus élevé, la moitié de leurs revenus sont des dividendes, des intérêts (au moins pour ce qui est déclaré) mais l’autre des salaires. Les hauts salaires ont considérablement augmenté au détriment des salariés.

 

Dans l’après guerre, les cadres avaient une assez grande autonomie ; les politiques également. Dans cette nouvelle phase, les entreprises sont gérées avec un seul objectif : la Bourse (« créer de la valeur pour l’actionnaire » ).

Donc, trois classes : capitalistes, cadres, classes populaires (ouvriers et employés).

 

La configuration des alliances détermine le type de société :

Cadres alliés aux classes populaires : gauche (période d’après guerre)

Cadres alliés aux capitalistes : droite (société actuelle).

Les cadres sont dans une position intermédiaire, ils peuvent vivre bien dans l’alliance avec les capitalistes, ou vivre bien dans l’alliance avec les classes populaires. Eviter le terme de « classes moyennes », terme dangereux qui suggère un continuum au lieu d’une structure de classe.

Si on segmente la société par niveau de revenus, les 1% qui détenaient les revenus les plus élevés détenaient 18 % de la richesse nationale avant la guerre de 1914, 8 % après, et cela jusqu’aux années 1970. Dans les premières années de l’après-guerre, les entreprises conservaient leurs profits pour investir et les politiques visaient la croissance et l’emploi. Les classes aisées se sont rattrappées depuis, sachant qu’on ne voit qu’une partie des revenus dans les statistiques fiscales.

Dans les années 1970, les fortunes fondaient du fait de taux d’intérêt réels faibles, de dividendes faibles et d’une Bourse basse.

Depuis la guerre, la classe capitaliste s’organise : Hayek, Thatcher, Reagan… Elle réssit à entraîner la classe des cadres (à coup de stock-options, de salaires élevés). Le sort fait aux classes populaires est inverse. Mise en concurrence de tous les travailleurs du monde. La résistance populaire subit des défaites.

Ce tournant a été pris facilement aux Etats-Unis. D’abord plus difficilement, plus lentement, en France, où les cadres ont résisté (formation en Grandes Ecoles, publiques ; rôle important de l’Etat). Puis plus vite avec Mitterrand, Delors. Le PS , parti de cadres, croit avoir trouvé une « troisième voie ». Jospin, Attali, DSK, sont pénétrés de l’idéologie néolibérale déguisée en mondialisation.

Les forces politiques du mouvement populaire sont très affaiblies, la gauche radicale est très faible.

Dans les pays qui ont connu des régimes se réclamant du marxisme (Russie, Chine, …) toutes les luttes sont interdites. Les cadres se versent des salaires substanciels et bénéficient de nombreux avantages. Ces  régimes sont incapables de se donner une démocratie interne (une démocratie de classe, où le pouvoir est partagé par les classes dominantes, moyennant quelques compromis avec les classes populaires). Là où existe la démocratie, il y a au moins la possibilité d’alternances grâce à des votes sanctions (hélas pas toujours à bon escient, comme le montre l’exemple récent des Etats-Unis…).

Le capitalisme a connu de grandes crises (fin du XIXe siècle, 1929, années 70, crise actuelle). Il s’en est toujours relevé, au prix de mutations importantes.

Fin du XIXe : création de la grande entreprise moderne. Le mouvement ouvrier se développe.

Pendant la deuxième guerre mondiale, l’Etat se substitue au capital, aux Etats-Unis, et continue à jouer un rôle important au cours des premières décennies de l’après-guerre.  Les revenus capitalistes sont diminués, les luttes sociales sont dures.

1970. Une décennie de crise structurelle. Ralentissement de la croissance et hausse cumlative des prix. Néolibéralisme : ouverture de toutes les frontières, mise en concurrence des travailleurs du monde entier. Dictatures en Amérique latine : le pouvoir d’achat des salaires y est divisé par plus de 2 entre le milieu des années 1970 et maintenant.

 

Aujourd’hui : crise du néolibéralisme. Va-t-il s’en sortir ?

A noter que le capitalisme mute. Pour désigner la société qui se dessine, on peut parler de « cadrisme ». Le processus de polarisation,  entre tâches de direction et tâches d’exécution, est toujours en cours et les frontières sont encore mouvantes au sein des groupes intermédiaires (petits cadres…)… Les capitalistes pénêtrent de manière plus ou moins parasitaire les sphères des cadres dirigeants.

Et le socialisme ? Parmi les intellectuels, ceux qui se réclament du socialisme et parlent au nom des classes populaires, se réclament de l’écologie, de la démocratie, du féminisme... Mais cela suffit-il de déclarer des bonnes intentions ? Lénine aussi était un « bon » démocrate… Il y a un problème fondamental. Le marxisme a toujours combiné deux aspects : l’organisation (la planification), et le potentiel d’autoémancipation populaire comme dans la Commune de Paris, mais aussi dans l’URSS des tout premiers temps. Le risque est que les forces sociales d’organisation sont porteuses de rapports de classes.

 

Il faut une alliance entre la classe des cadres et les classes populaires. Une erreur « gauchiste » serait de rejetter les cadres au nom de leur appartenance de classe. Mais cette alliance doit être conséquente et aller jusqu’à l’élimination de la classe capitaliste, et qu’elle s’attaque graduellement aux bases du pouvoir cadriste (au sein de l’entreprise ; démocratie directe, locale). Dans les « démocraties », malgré le suffrage universel, ce n’est pas le peuple qui gouverne. Mais c’est beaucoup mieux que les dictatures. L’alliance doit être réelle mais aussi  conflictuelle, avec une pression permanente des classes populaires par les luttes. Le processus sera forcément long. La rupture radicale est un mythe dangereux (parti léniniste…).

Il a chez les cadres des partisans d’une telle alliance (même si une grande partie des cadres s’est ralliée au néolibéralisme).

Les forces qui aspirent à un « post-capitalisme » supportent un double fardeau : la mort des utopies (avec l’échec des sociétés qui se sont réclamé de Marx) ; la force colossale du bourrage de crâne. Les classes populaires ont reçu une gigantesque claque historique dont elles doivent se remettre.

 

Comment renverser le cours des choses ? Les luttes, l’éducation populaire (ATTAC !!! )…